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Musée
des Jacobins - Morlaix
Extrait du catalogue : Un juste retour du corps
Roland
Sénéca illustre de façon exemplaire l'exigence artistique
qui veut que le principe de travail soit toujours différent et
vise à éviter la recette, le savoir-faire. Chez lui nulle
répétition et pas une œuvre en trop. Nous sommes en
face d'une étonnante évolution. La cinquantaine d'œuvres
composant "La horde" — série élaborée
en deux ans et demie — en donnerait un exemple supplémentaire:
à l'intérieur des normes strictes, imposées par le
noir et blanc, se développent toutes les ressources de l'inventivité
: du dessin au crayon, avec ou sans rehauts de gouache, il passe à
la peinture à l'huile ou à la peinture sur photographie
d'objets en terre. Jouant, grâce à des traités différents,
tantôt sur l'évocation d'écritures, tantôt sur
le trompe-l’œil et le surgis sèment d'un objet, il varie
sur un même thème, épuisant toutes les possibilités
ou presque, retrouvant le secret de la vie : le principe de l'infinie
création.
Ce qui nous passionne dans cette œuvre, c'est le sentiment de retrouver
en elle un peu de nous-mêmes et plus encore d'y voir, devenu lisible,
le lien ténu qui nous rapporte au monde, d'y repérer, de
multiples manières, la vitalité de la nature. Car ce sont
les mêmes courants de vie qui passent par les mains de l'artiste
et règlent, de manière plus longue, aveugle et suspendue,
la lente naissance démultipliée des formes vivantes. A l'heure
pu la technologie moderne s'inspire du modèle organique à
des fins strictement utilitaires, il y a dans le fait que la solution
la plus pertinente et la plus désintéressée soit
présentée par des peintres comme Roland Sénéca
un juste retour des choses. En dépassant la "copie physiologique"
celui-ci nous montre que la forme est bien plus qu'une adéquation
à la fonction, elle est avant tout réjouissante pour l'œil
et splendeur inexplicable. Ainsi débouche-t-on du vivant sur l'ineffable.
ALEXIS GLOAGUEN.
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La
Horde édition Calligrammes
Extrait du livre
Car
ce livre raconte un mouvement de horde, et comme un défilé
de corps, non point séparés de leur vie, à l'ancienne
façon des danses de Macabre, mais impérieusement visibles
au-dedans. Il s'agit d'une suite tout à la fois barbare et solennelle
où la fureur des lames a l'éclat des miroirs, où
l'errance à loisir montre ses étendards, où le battement
sacré promène aussi les cœurs, quand la corne et l'ivoire
sont les portes du songe et que le défilé de l'immense tribu
fouille dans sa mémoire et garde ses reliques, changeant ses haltes
mêmes, sur un seuil inconnu, en reposoir mystique.
Sénéca n'a su qu'après l'avoir fait ce qu'il voulait
faire. L'itinéraire d'un peintre est écrit sur les chemins
où le mènent ses pas. Il se découvre à mesure
qu'il invente, et j'aime d'un feu particulier celui des chapitres qu'il
intitule l’«ECRITURE». C'est là, me semble-t-il,
que davantage il oublie en marchant la carte qu'il avait examinée.
Il est, à l'improviste, le géographe obstiné d'une
histoire qu'il ignore, et dont le récit le surprend après
coup. La femme qui ne se donne pas nous est d'autant plus refusée
qu'elle s'abandonne à son sommeil. Cependant je ne crois ni me
tromper, ni tromper les amants futurs de cet ouvrage, en portant témoignage
qu'un grand dessinateur nous est né.
ROGER JUDRIN.
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Extrait
du catalogue : 8 Avenue de la Gare
Il
a fallu que l'homme fût très seul pour en arrivera ce point
où l'unique échappatoire à l'existence était
de créer un monde sans origine et sans destination : une présentification
hautaine de formes qui n'ont de comptes à rendre qu'à elles-mêmes.
Cette adhésion à une solitude essentielle, c'était
donc cela, l'onde sismique qui a balayé tréteaux et décors.
Si ce fut douleur, aucun pathos ne vient ici en parler. Le fait pictural
concentre sur lui seul toute l'attention du regard. Le peintre n'a eu
qu'à être peintre pour devenir ce qu'il était.
Claude LOUIS-COMBET
Extrait
du catalogue : Centre d'action Culturelle - St Brieuc
Mais pour qui a suivi, depuis dix ans, le cheminement de l'artiste, cette
dernière mutation de sa vision du monde paraît bien s'imposer
comme une nécessité, inscrite déjà à
chaque moment de son œuvre : car depuis qu'il a fait, de la gravure,
le lieu d'effectuation de ses songes, Roland Sénéca ne cesse
de traiter l'homme comme une énigme. Qu'il le dresse dans la solitude
et l'hébétude de son destin, qu'il l'ouvre comme une armoire
et inventorie ses composantes ou qu'enfin il le ramène à
sa nature de texte primitif et de palimpseste, ce qui se voit formulé
c'est, constamment, l'indéchiffrable — pour le scandale de
la raison et l’étonnement du regard.
Claude LOUIS-COMBET
Extrait
du livre : Les cartes à jouer du corps
Cependant
l'artiste à visage de Sénéca tellurique et océanique
avait toujours
quelques journées d'avance et surtout quelques nuits sur le fidèle
amateur qui le
suivait de son mieux, tout occupé à son recueillement. Ainsi,
tandis que les spectateur tenait son esprit fixé sur les volumes,
transporté de les voir s'emplir et s'amplifier, le ventre surtout,
vaste comme la terre, et les seins gravitant comme deux lunes autour du
centre, le maître, grand broyeur de couleurs et manipulateurs d'acides,
avait déjà repéré, car il était entré
assez loin dans la connaissance de lui-même, le point focal à
partir duquel la forme surgissait, s'épanchait, excédait
ses limites. Ce point aveugle et principe générateur, occulté
par l'ombre même au sein de laquelle il œuvrait démiurgiquement,
c'était le trou.
Claude LOUIS-COMBET
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Le
souvenir de la date est approximatif dans ma mémoire, mais l'important
n'est pas là. Je ne suis pas un historien. En revanche, je n'ai
aucune difficulté, remontant à ce moment de mon passé,
à retrouver en toute sa fraîcheur l'émotion qui me
remplit lorsque je tins entre mes mains et ouvris sous mes yeux le grand
volume de cuir fauve que le jeune artiste avait intitulé Rencontres
et qui rassemblait, sans aucun texte à l'appui, une suite de quatorze
gravures à l'eau-forte. Pour la première fois, il m'était
donné de toucher, dans sa matérialité immédiate,
une planche gravée, de sentir sous les doigts le grain du papier
et le relief de l'encre. La sensation était forte, précise
et troublante - et comme l'œuvre avait essentiellement affaire au
corps, et surtout au corps féminin, le premier contact de la main,
accomplissant l'émerveillement du premier regard, générait
en moi une impression de plénitude très étrange comme
d'un objet qui n'était pas de chair mais qui en portait la profonde
connivence, en sorte que la main, comme celle du toucheur, tremblait d'inspiration,
en sa délicatesse. Dieu sait cependant si les formes, ici exposées,
n'offraient rien de voluptueux, ni même simplement d'érotique.
Ainsi que j'allais le découvrir bientôt, dans les commencements
de son œuvre de graveur et de peintre, l'imagination créatrice
de Roland Sénéca était dominée par une image
éminemment archétypique s'imposant avec l'énergie
convaincante d'une présence irréfutable : une puissance
de femme sortie de l'ombre, une déesse-mère, une figure
force de vitalité et de fécondité, tout en reliefs
de chair et suggestion d'appétits. Cette vigoureuse exhibition
de la Magna Mater des temps archaïques rejoignait très exactement
les images qui peuplaient alors la part très obscure de mes propres
sources d'expression, en deçà même du voile relativement
pudique et tolérable du subconscient. C'était mon premier
contact physique avec la gravure en même temps que la découverte
d'un artiste plein de vie, de force, de jeunesse, qui entrait dans la
carrière avec toute l'audace de son imagination et les promesses
de son talent. J'ouvrais son livre, Rencontres, et dès la première
image, j'étais chez moi, en moi, au cœur. Elle figurait, à
mes yeux - car ni elle ni les autres ne portaient ce titre - la gardienne
du seuil, la portière massive, butée et rébarbative,
préposée à l'accueil des visiteurs. Le ton était
donné, comme l'inscription qui surplombe l'Enfer, chez Dante. Mais
ici, il ne s'agissait, en vérité, ni d'enfer ni de purgatoire,
mais plutôt d'un espace nocturne, mythique et onirique, gorgé
de figures humanoïdes, aux formes sculpturales, gracieuses comme
des menhirs, accueillantes comme des cromlechs. La frusticité des
êtres s'étalait au long des pages - et la taciturnité
et la compacité, sans que l'on puisse dire vraiment si l'on assistait
à l'émergence du règne humain à partir du
règne minéral ou, à l'inverse, à la minéralisation
de la chair, à la régression de la beauté, dans l'élémentaire,
comme s'il s'agissait de revenir au limon, ou plutôt ici, à
la roche d'avant la création.
Ainsi apparaissait-il que dans leur lourdeur, leur massivité immobile
et l'inexpression de leur expressivité les figures de Sénéca
induisaient la question métaphysique du Temps. Inévitablement,
on était convié à s'interroger, de gravure en gravure,
sur le sens de leur enchaînement et sur la direction prise par la
chaîne ou défilé ou procession. Le livre qui avait
d'abord posé l'hostile gardienne des ombres s'achevait par le déploiement,
magique et magnifique, d'un corps de femme, offert au regard dans la toute-puissante
plénitude de son ventre, comme un souvenir d'hymne à la
fécondité. On pouvait donc se demander si la traversée
quelque peu accablante d'un espace sans issue totalement saturé
d'ombres mégalithiques ne comportait pas, d'un bout à l'autre,
la promesse d'une vitalité inépuisable et d'une résurrection
de la chair dans le sein de la femme.
J'ai refermé le livre. Je l'ai souvent rouvert. Je l'ai toujours
tenu en toute proximité. J'ai suivi, depuis, avec la plus constante
attention, le développement de l'œuvre de Roland Sénéca.
Elle s'est dégagée des propos figuratifs de ses débuts
pour construire un monde sans équivalent de corps élémentaires
ou fragments non identifiables, d'une concrétude fascinante encore
qu'impénétrable. Et cela dans des formats grandioses - à
croire que la déesse-mère qui n'a jamais déserté
l'âme de l'artiste poursuit dans la démesure son œuvre
d'enfantement. Non seulement, à aucun moment, l'essence de vitalité
créatrice ne s'est affaiblie, chez Roland Sénéca,
elle n'a, au contraire, jamais cessé de croître et de multiplier.
L'œuvre est immense, sans concession, et d'une étonnante fidélité
à elle-même dans sa diversité. Rencontres avait inauguré
un processus et un cheminement. Ce livre dont il fut tiré quarante-sept
exemplaires, n'a pas cessé d'irriguer en secret ce qui devait l'être,
de toute nécessité. |
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Roland
Sénéca.
Certains
moyens d'expression exigent la simplicité : c'est le cas de la
gravure sur bois. Mais la simplicité n'est pas simple, elle a besoin
du long travail qui mène à la maîtrise, puis en libère
pour cultiver un naturel guidé par la concentration. Dès
lors tout geste est décisif et risqué parce qu'il se doit
d'être immédiat autant que souverain, donc sans repentir
car tel qu'il édicté sa loi à l'instant où
il la réalise.
Le choix d'un moyen aussi exigeant ne laisse pas de marge : il faut l'assumer
ou bien se découvrir indigne. En revanche, la perfection vient
au bout de la tentative qui ne triche pas avec ces conditions. La simplicité
est aussi un courage : celui d'aller vers l'évidence, qui se rencontre
ou pas, et qui toujours peut vous jeter face au tout ou au rien.
Ainsi va la pensée devant les gravures de Roland Sénéca
cependant que l'on cherche à comprendre pourquoi émotion
et lumière y tressent des effets inséparables bien qu'on
n'aperçoive là que du noir troué de blanc. Oui, de
belles plages noires où cette couleur paraît naissante à
force d'être déposée dans sa pure intensité.
On a le sentiment, à regarder cela, qu'on n'avait jamais vu à
quel point cette matité est pulpeuse et profonde, en vérité
charnelle, mais d'une qualité que n'a pas la chair superficielle
- la visible - pour la raison qu'il faut aller cueillir la noirceur que
voici de l'autre côté, dans les ténèbres de
l'en-dessous.
Et d'où viendrait alors ce qui est perçu comme lumière
sinon du fond de cette noirceur qui, mise sous pression par le graveur,
livre goutte à goutte le secret qu'elle détient comme la
pierre enferme la larme précieuse, et ne la livre qu'une fois cassée.
A partir de là, devant ces noirs et blancs aussi simples justement
qu'un galet ou un caillou, on devine la présence d'un mystère.
Ce dernier mot prête à confusion : il ne s'agit pas d'une
invite à vénérer quelque vague figure mais à
considérer l'ensemble de la forme pour y déceler une palpitation
qui l'illimité. Le mystère ne surgit pas de ce qu'on imagine
d'ordinaire comme dissimulé : il s'impose ici par la perception
soudaine du réel. C'est que rien ne saurait expliquer, pas plus
le savoir-faire que l'art, pourquoi ces formes, qui ne ressemblent pas
franchement à telle ou telle chose, se comportent brusquement en
organes pourvu que le regard s'arrête devant elles et atteigne en
lui-même un certain degré d'attention... Le réel commence
quand notre connaissance - et par conséquent l'ordre pour nous
des choses - est mise en échec par un objet qui cesse d'être
un objet.
Qu'a donc fait Roland Sénéca qui, sous l'apparence de gravures,
trouble assez considérablement notre relation avec notre propre
vue pour que nous voyions ce qui échappe à la représentation
et, cependant, n'a lieu que par elle ?
Bernard
NOËL
Que
voyez-vous en reprenant ainsi l'œuvre de Roland Sénéca
dans son inscription même ? Vous voyez des forces nouées
à l'intérieur de formes simples - des formes qui sont à
la fois débordantes et assiégées tant elles implosent
ou explosent sous l'effet d'une fureur qu'indiquent stries et fêlures.
A moins qu'il ne s'agisse là de gestes soudain statufiés
comme le fut selon la légende biblique Celle qui se retourna vers
l'image qu'il ne fallait pas regarder. On perçoit des autopsies,
des projections, des jaillissements de feu cru... Le mystère de
cette œuvre, menée dans le silence et la modestie, pourrait
tenir au fait qu'elle travaille sans illusion avec des objets illusoires.
Le travail relève du monde de la face, les objets viennent de l'autre
côté. La connaissance exacte de cette relation et des moyens
propres à l'explorer permet à Roland Sénéca
de faire l'anatomie des reflets et d'en tirer une réalité
symbolique, qui invente dans nos yeux les végétations organiques
d'une nature seconde : l'Autre de celle où nous pensons vivre.
Bernard
NOËL
Octobre 2000 |
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Extrait
du livre : LES GRANDES ROUTES
DU MASSACRE
Non
identifié
Le
bouquin refermé sur l'apparition d'un troll, ce n'est
pas le nom de Paphos qui se met à briller. Nulle révélation
directe de Vénus en ce parcours, mais le poids troublant d'une
énigme. Une effervescence, un tourbillon, une expansion précèdent
un état de quiétude, le livre achevé. Comment faire
« un bras d'honneur à l'éternelle nuit », si
ce n'est en y allant voir ? L'œuvre est de défi, d'affrontement,
mais non d'imprécation : un homme, droit comme Nemo, fait face
aux éléments déchaînés à la pointe
du Raz, la tempête brisant les granits, mais laissant indemne le
roseau, à la fois graveur et pensant. La violence interne, qui
met sans cesse aux prises un être avec ce qui le néantise,
n'est pas un prétexte à anecdote ; elle s'exprime par un
jeu de formes enserrantes et explosantes, cernées et guillochées,
affirmées et de guingois, en concentration et en déflagration
où le désir et la ruine, Vénus et la nuit, se disent
alternativement. « Ce qui se voit formulé c'est, constamment,
l'indéchiffrable — pour le scandale de la raison et l'étonnement
du regard », écrivait Claude Louis-Combet au terme d'une
remarquable introduction à un catalogue de gravures, 8, avenue
de la Gare. Ce qui apparaît, c'est un texte inconnu, la longue signature
d'un homme dont l'œuvre est le chiffre de nos terreurs et de nos
métamorphoses.
Jean
ROUDAUT
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