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Extrait
de " Rêveries sur les grands fonds " ed. Calligramme
L'artiste
est seul témoin de son action. Doit-il décrire les mécanismes
de sa production ? Son témoignage n'est pas sans relation avec
le regard extérieur porté sur l'œuvre. Pour lui, théorie
et pratique sont bien sûr intimement liées. Rien ne pourra
jamais, cependant, exprimer l'inflexion du pinceau.
J'avais vingt ans. J'étais dans la nature, avec une boîte
d'aquarelles. Mon intérêt se portait sur des rochers dont
la forme répétitive en faisait presque une sculpture. J'essayais
d'en tirer les éléments forts, d'en reproduire les tensions.
L'exercice était très difficile, voire impossible. J'étais
perdu. Deux solutions possibles me sont alors apparues clairement :
—
ou bien rester là à copier opiniâtrement la nature
avec l'espoir d'en faire sourdre un jour la vérité ;
—
ou bien partir immédiatement avec le sentiment — encore confus
— que ma propre nature pourrait, à l'instar
d'un paysage tiré « de la nature », me permettre de
réaliser différemment un tableau. Je suis parti.
Beaucoup de temps entre ce souvenir et le moment où j'essaie de
formuler les images duprocessus créateur. Il n'y a qu'un seul monde
des formes, mais de nombreuses manières de travailler à
les voir surgir. Chercher le lien, entre soi et les formes du monde extérieur
était mystérieusement devenu impossible. S'il n'était
plus question de peindre un arbre, une tête, c'était sans
doute parce que cela ne pouvait rien apporter de plus à l'idée
d'arbre, de tête. Il fallait développer des méthodes,
des « trucs » comme dit Max Ernst, pour filtrer autrement
le réel.
Le
coeur du sujet " les nouvelles de l'estampe " - Propos de graveur
Quelle
que soit l'ambition, la plus haute, comme de dévoiler un pan du
monde, ou celle, plus modeste, qui est de faire des hybrides, il faut
au peintre son motif. Ce sur quoi il va travailler ou plus exactement
ce par quoi il est travaillé. Il m'est apparu très confusément
mais assez tôt que mon motif allait être l'écoute de
ce que j'avais sous la main, appelé communément corps, et
de tout ce qui pouvait en filtrer.
J'ai employé le mot « peintre » alors qu'il doit être
ici question de graveur. Parce que ma pratique était alors la peinture
et que c'est à cette époque son échec ou plutôt
l'impossibilité d'élaborer un sujet par la peinture qui
m'a amené à la gravure.
Mon travail qui s'inscrit dans le temps est le contraire de la spontanéité.
Même s'il s'agit tout d'abord d'organiser un système de formes
de la manière la plus spontanée pour être au plus
près du corps, au ras. Que veut dire « être à
l'écoute du corps » : déposer de manière aveugle
:
formes
structures
taches
opacités transparences,
tracés inconscients nés de mouvements élémentaires,
calmes ou jaillissants, essayant d'accumuler le plus de richesses possibles.
Ces accumulations n'étant qu'un premier magma, une « matière
à rêver », qui en aucun cas ne peut dans cet état
produire du sens. En peinture toutes ces couches n'arrivaient qu'à
contradiction. La peinture n'est qu'une peau, l'illusion fondatrice nous
fait croire que dessous circule la vie.
Par
contre toutes les techniques de l'eau forte mêlées me permettaient
de déposer les strates géologiques d'un paysage inconscient
dans l'épaisseur millimétrée du cuivre. Non seulement
cela ne se contrariait plus mais cela se confortait et un résultat
pouvait apparaître, vierge d'effort sur l'estampe (appelée
néanmoins épreuve). Techniquement s'ajoutait le grattage
qui permettait d'effacer sur le cuivre les parties mortes au rêve,
d'en apposer d'autres dont la confrontation pouvait laisser espérer
que d'elle surgirait un être nouveau reconnu comme mon sujet (le
problème de la reconnaissance ne peut être qu'effleuré
ici. Je suis un peintre à sujet : mais je ne travaille pas d'après
un sujet. Dans le cours du travail je le vois apparaître, j'ai l'impression
de le reconnaître). C'est un peu comme si des particules en mouvement,
sous l'effet d'un fort désir, s'organisaient un instant pour faire
corps, le corps du sujet. Le travail consiste à élaborer
un système de formes qui se développe parallèlement
à l'ordre du monde. Ne sachant pas qui je suis, je crois que j'ai
en moi les éléments qui me permettent de distiller un sujet
qui me donne un sens.
La gravure à l'eau forte est tombée d'elle-même, comme
un fruit mûr, quand ce qui n'était pas possible en peinture
est devenu possible.
Mes dernières eaux-fortes n'étaient plus que des gravures
à la manière de moi-même - elles avaient perdu leur
sens qui était de produire le dessein.
Après plus de dix ans, la gravure revient à mon grand étonnement
par la gravure sur bois. Apparemment rien de ce qui est décrit
précédemment comme processus fondateur ne la justifie. La
gravure devient là l'exécution d'un dessin préconçu.
Le bois n'est plus comme le cuivre, cette matière à raviner.
Même sa surface je ne l'utilise pas comme matière. Je ne
la prends que pour son noir et ses réserves de blanc. L'élaboration,
plus mentale cette fois, passe par le dessin préparatoire. Extrêmement
simplifiées, quelques structures d'ordres différents installent
les principes vitaux du sujet.
Le temps de la gravure succède au temps de la peinture et réciproquement.
Les deux ne cohabitent pas car l'attitude au travail diffère, mais
aident à se définir l'un l'autre.
Les
cahiers du Mult n°7 - Economie du dessin
Le dessin n'a jamais été pour moi la description de la réalité,
pas plus que son interprétation. Et tant que je n'ai pas pu entrevoir
un possible artefact, j'ai été voué au monstre. Si
on ne glorifie pas, on ne peut toucher à l'homme qu'en le déformant.
Un esprit de révolte me poussait vers l'expressionnisme, et l'inconscient
vers le surréalisme. Au cours du temps, le perpétuel questionnement
sur le sujet (c'est quoi mon sujet ?) m'a fait comprendre que la question
de l'artiste n'est pas de soi. C'est le désir du dessin qui lui
donne sa chance, le rend possible et ce désir est inhérent.
Il n'est pas question de singer un quelconque inventeur de forme, mais
de résonner dans la brèche. Rimbaud dit : «On ne part
pas.»
Dessiner est une mise en œuvre des moyens d'ouverture à toutes
perceptions, de transcription de ces perceptions et d'articulation d'au
moins deux de ces transcriptions.
Extrait
de " Le Corps grotesque " ed. Folle Avoine
D'une
part, peindre (ou penser) serait saisir ce qui fait écho, mettre
en résonance. D'où une liste de ce qui attire :
l'eau calme,
l'eau qui ruisselle,
les marées, les ravinements qui dessinent le sable ,
les vagues, celles qui éclatent sur les rochers,
les ondulations, les champs de force dessinés,
les formes que l'eau engendre, leur ressemblance,
les structures,
la peau des choses qui me suffit (je n'aime pas ouvrir),
les réseaux, les strates,
les parois, les pierres,
les poils, leur agencement sur le corps, les tourbillons qu'ils
font pour épouser les volumes, (les herbes ne se comportent pas
autrement dans le vent),
les animaux, les oiseaux, les insectes,
les taches sur les feuilles,
les écorces,
les revêtements de mousse, de lichen, qui transforment la
perception des surfaces, des volumes,
les mouvements, les cieux, les « merveilleux nuages »,
le vent qui accorde si bien la sensation que l'on a de lui au
spectacle qu'il offre,
les tempêtes,
le corps des hommes, des femmes,
le crâne sous-jacent,
les veines sous la peau, la transparence,
la lumière qui rassemble,
le lever du jour,
la naissance des formes,
tout ça en vrac dans le shaker compositeur de boissons fortes.
À secouer avec énergie.
Extrait
de cat. " Je plaide coupable "
Le
processus créatif, c'est la mise en œuvre d'une stratégie.
Ingrédients :
Connaissance de soi. (Rires, du bon fiston au monstre possible)
Connaissance des moyens - Ce langage que nous avons appris, la peinture.
(Pas à l'école) Allons-nous dire, en plus de nos limites,
quelque chose d'un peu fin?
Amour de l'homme (beaucoup de rires encore) : celui que l'on connaît,
celui que nous a montré la peinture, si pluriel. Celui qui va advenir,
qui nous fait peur. Acceptation de l'état de l'attente, du vide.
Le silence sollicite. Saisir le moment de la pure énergie, celui
où les dessins se font tout seuls...
Extrait
de la revue " chemins " - de la perception
Je
ne suis pas voyageur. Je parcours à la pointe de la Bretagne le
même chemin côtier depuis plus de quarante ans. Il faut dire
que le même est ici le changement même puisqu'il est fait
d'eau, de ciel et de lumière. Je suis allé vers ces formes
de bord de mer parce qu'elles m'attiraient, me concernaient. Je sentais
obscurément qu'il y avait là le tout à voir :
Les parois
les falaises
les ventres
qui sortent de la pierre
un monde mouillé
très haut en couleur
les variations
infinies du sable et pour ne prendre qu'un exemple, cette manière
qu'a l'eau de moduler le sable autour d'un « objet » quand
la mer se retire... Chaque fois il est question d'une totalité.
J'avais l'impression de voir parfaitement traité le problème
pictural de l'objet et du fond.
En tant que peintre allais-je puiser dans le monde de ces formes familières
au point de croire qu'elles pouvaient être miennes ? D'autre part,
je prenais conscience, dans le long travail nécessaire à
leur appropriation (appelé dessin), qu'il y avait une coupure.
J'étais obligé de m'oublier pour saisir alors qu'il y avait
fusion dans la perception. Aussi proche que j'étais de ces formes,
ce n'étaient pas « mes formes ». La coupure nuisait
à l'élan du faire. Attitudes contrariées dans l'échange
du dehors et du dedans.
Extrait
du livre " Les cartes à jouer du corps " ed. Folle Avoine
On
ne dessine pas directement l'inconnu. Il arrive de biais.
Les moments du dessin aventureux correspondent à des états
physiques précis qui sont les conditions de la mise en œuvre.
Sorte de sensation cotonneuse, opacité cérébrale,
brouillard que seule l'élaboration du dessin dissipe. Comme un
nœud à défaire pour que quelque chose se résolve
par l'arrivée d'un dessin. Rien d'un acte volontaire qui enfermerait
dans les formes reçues mais la poursuite d'un état d'être
au travail, propre à donner la parole à ce qu'il y a de
plus enfoui en nous.
Quel est le guide ? A quoi faisons-nous confiance ? Sans doute et très
exactement à ce qui nous constitue, avec quoi nous vivons au plus
proche - ce qui nous constitue et nous relie. Ce transfert mimétique
est un grand mystère.
Les "cartes à jouer du corps", c'est la donne.
Dessiner consiste à démarrer un tracé inattendu,
pour qu'il s'organise, qu'il développe un principe qui le structure.
C'est une attitude radicalement opposée au fait de dessiner quelque
chose, devant soi ou dans sa tête.
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